Le 3 novembre 2020 se tiendra au pays de l’Oncle Sam la cinquante-neuvième élection présidentielle de son histoire. Après l’échauffement des élections primaires, le républicain Donald Trump, quarante-cinquième président des États-Unis d’Amérique tentera de le rester, et son rival démocrate Joseph Biden essaiera de devenir le quarante-sixième.

Dans sa courte histoire, ce pays a connu des tendances et des pratiques reproduites lors des scrutins présidentiels, et leur analyse permet la compréhension de la politique américaine ainsi que l’éclaircissement des enjeux de l’élection de 2020. Tocqueville avait écrit en son temps « De la démocratie en Amérique », voici son petit neveu timide : « Des élections présidentielles en Amérique ».

Scrutin simple, mécanique complexe

À vrai dire, comprendre les élections américaines induit de reprendre leurs bases et de saisir leur fonctionnement, mal compris en France, où toute élection se déroulant autrement que notre scrutin majoritaire uninominal à deux tours paraît exotique.
D’abord, la procédure du vote et le fonctionnement de celui-ci varient selon les États. Les bureaux de vote et le protocole sont organisés différemment à travers le pays, lui-même divisé en sept fuseaux horaires, d’où le délai avant l’annonce définitive des résultats au soir de l’élection. À cela s’ajoutent les facteurs qui complexifient le déroulement du vote et les décomptes. Un bon exemple très évoqué cette année concerne le vote par correspondance, dont le dépouillement peut être très long.
L’élection présidentielle américaine se déroule selon un système de suffrage universel indirect. À ce titre, les citoyens qui votent au début de novembre n’élisent pas le président mais des grands électeurs, qui se chargeront eux-mêmes d’élire le président à la mi-décembre en tant que collège électoral réuni. Chaque citoyen vote ainsi pour un grand électeur, le bulletin précisant clairement quel est le candidat, démocrate, républicain ou autre, que ce grand électeur supportera. Le vote de 270 grands électeurs sur 538 est nécessaire pour devenir président des États-Unis. Chaque État américain possède un nombre de grands électeurs défini selon le nombre de parlementaires représentant l’État. Ce nombre est également proportionnel à la population de l’État, celui pesant le plus est alors la Californie avec 55 grands électeurs, et le moins crucial est le Wyoming avec trois grands électeurs. Subtilité majeure : quand un candidat à la présidence est en tête du vote dans un État, tous les grands électeurs de cet État lui reviennent. Deux exceptions à cette règle : le Maine et le Nebraska où la désignation est proportionnelle, mais ces « petits » États pèsent rarement sur l’élection.
Alors, un cas de figure atypique peut apparaître : un candidat peut obtenir plus de 270 soutiens grâce à un nombre suffisant d’États stratégiques remportés, en totalisant pourtant moins de votes populaires que son adversaire. Cette situation est très rare et ne s’est présentée que cinq fois dans l’histoire : trois fois au XIXe siècle, en 2000 lors de l’élection de George W. Bush, et on s’en souvient, en 2016 lors de l’élection de Donald Trump.
La potentialité de phénomène peu démocratique et ses deux récentes occurrences, mais aussi très logiquement l’horrible complexité du mode de scrutin, amènent un nombre croissant d’Américains à douter de l’efficacité de leur système électoral. En 2013, un sondage estimait que 63 % d’entre eux voulaient le réformer pour mieux tenir compte du vote populaire. Un projet d’accord existe depuis 2006 pour tempérer l’élection et offrir la victoire au candidat ayant obtenu la majorité des suffrages populaires dans le cas d’un scénario à la 2000 ou 2016, mais ce dernier n’a pas été ratifié par suffisamment d’États pour entrer en vigueur. Aussi, un bon nombre d’électeurs ne saisissent pas totalement les mécaniques du système…

La tendance états-unienne à réélire les présidents est presque devenue notoire

L’enjeu des swing states

Si la nation de Washington a connu de longues périodes de domination de la Maison-Blanche par un parti, comme sous l’ère républicaine de 1860-1912, l’histoire récente a montré que les citoyens américains n’ont pas une orientation politique fixe. L’alternance démocrates-républicains est équilibrée depuis 100 ans. À vrai dire, si les électeurs sont relativement constants dans leur vote, les élections se jouent beaucoup sur les « swing states », ces États indécis qui balancent entre les deux partis à chaque élection alors que les autres sont des bastions fiables, à l’image de la Californie démocrate et du Texas républicain. Notons néanmoins que ces deux États ont été largement ancrés dans la tendance opposée par le passé. Les États « sûrs » que nous connaissons aujourd’hui ne se sont définitivement fixés qu’à partir de l’élection de 1988 qui a vu le triomphe de George Bush senior, après notamment un travail de « républicanisation » des États du Sud sous l’ère Nixon entre la fin des années 1960 et le milieu des années 1970.
Les fameux swing states quant à eux, varient au gré des élections et sont d’une importance cruciale dans celles-ci. Certains sont changeants au fil des élections mais témoignent tout de même d’une certaine tendance. Le Nevada par exemple est variant mais plutôt démocrate, quand la Caroline du Nord est variante mais plutôt républicaine. Au fil des élections, trois États parfaitement variables se sont distingués : l’Iowa, l’Ohio, et la Floride. Ces derniers ont pratiquement voté autant démocrate que républicain lors des six élections depuis 1996. L’Ohio est même considéré comme « baromètre de l’élection », car nul n’est devenu président sans remporter l’État depuis 1964. Ces États sont donc parfaitement cruciaux pour les candidats de chaque élection qui tentent de les arracher, d’autant qu’ils représentent à eux trois 53 grands électeurs, auxquels s’ajoutent les grands électeurs des swing states moins indécis mais tout de même stratégiques. Cette année, les États les plus indécis et donc les plus cruciaux sont les trois habituels déjà cités, auxquels s’ajoutent notamment la Georgie et la Caroline du Nord.

Réélection ?

Nicolas Sarkozy disait à propos des présidents américains, au mandat de quatre ans, que « le mandat du président américain, en vérité, […] c’est deux ans : un an pour apprendre le job, un an pour préparer la réélection ». Cette analyse est assez pertinente, lorsque l’on compare les phases qui rythment un mandat de quatre ans à celles du quinquennat français. Surtout, cette logique implique qu’un président américain qui veut avoir une action profonde brigue systématiquement un second mandat. Or, les électeurs le leur accordent souvent, au point que la tendance états-unienne à réélire les présidents est presque devenue notoire. Depuis 1945, sept des douze présidents américains ont été élus deux fois. Sur les cinq restants, on trouve John Fitzgerald Kennedy assassiné en 1963 à la fin de son premier mandat bien qu’unanimement sollicité pour un second, et Lyndon Johnson qui ne s’est pas représenté en 1968 en raison de sa santé fragile. Alors, seuls trois présidents ont été battus par leurs adversaires lors de leur réélection, ce qui constitue un phénomène assez rare pour être souligné. Une défaite de Donald Trump en 2020 constituerait alors une première depuis 1992.

Mister VP

Autre fait notable dans la succession des chefs d’État américains : la tendance des vice-présidents à atteindre la fonction suprême. Si un dicton dit que « aux États-Unis, le président gouverne et le vice-président attend que le président meure », le phénomène n’est pas spécialement endémique aux tendances électorales. Un certain mythe du vice-président devenu président existe, sans que cela ne se traduise vraiment dans les résultats électoraux.
Posons la question : à quoi sert le vice-président américain ? Formellement, à rien, ou du moins il n’a pas de rôle politique défini dans la Constitution. La fonction a été créée lors de la fondation du Pays pour assurer une succession en cas de vacance, décès ou démission du président. Si les récents tenants du titre ont été amenés progressivement à prendre un rôle décisionnel au sein de l’exécutif, cela ne dépendait que de leur amitié avec le président et du bon vouloir de celui-ci. Ainsi, le vice-président n’a pas vraiment de bilan politique propre puisque son mandat dépend du président, mais on le retient néanmoins pour son image et ses prises de position. Mais cela ne répond pas à la question : le poste de vice-président est-il vraiment un tremplin pour le sommet du pouvoir ?
Depuis 1945, cinq vice-présidents ont accédé à la maison blanche, dont trois après le décès ou la démission du président. De fait, seuls deux vice-présidents ont été promus par l’élection, et encore, Richard Nixon a dû s’y reprendre par deux fois. Pour donner un équivalent en France, sous la Ve république, deux anciens premiers ministres ont été élus présidents. Ceux qui placent Joe Biden comme favori de cette année au seul motif de son ancienne occupation de vice-président se trompent donc d’argument.

Enquêtes (et défaites) d’opinion

La victoire surprise de Donald Trump en 2016, année déjà marquée par le coup de théâtre (shakespearien) nommé Brexit, a remis en cause la fiabilité des sondages qui donnaient unanimement Hillary Clinton gagnante. Ces derniers ont pourtant été assez cohérents en France six mois plus tard en ayant prédit la victoire d’Emmanuel Macron dans un face-à-face que certains comparaient au duel Trump/Clinton. Ces exemples ne sont pas anodins ni choisis au hasard, le fait étant que les méthodes d’enquête d’opinion ne sont pas identiques en France et dans les pays anglo-saxons. Si les instituts français pratiquent la méthode des quotas pour s’assurer de bien représenter les différents segments de la population, les sondages outre-Atlantique sont réalisés sur des échantillons aléatoires, procédé critiqué par les statisticiens français. Mais les sondages de 2016 n’étaient pas si défaillants : les instituts américains reconnaissaient que les scores seraient serrés, et leurs prévisions ne se sont pas avérées totalement fausses puisque Clinton a remporté le vote populaire. Simplement, les votants démocrates étaient moins répartis que prévu, et Trump l’a emporté grâce aux swing states.
Il est possible d’amasser les analyses et éléments de compréhension de ces élections, mais peut-on pour autant déterminer à l’avance le vainqueur du scrutin de cette année ? Sans doute…

À suivre.

Nemo Millet

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