Comment la sémantique manipule la pensée

NDLR : Extrapôle rappelle que les opinions des rédacteurs n’engagent qu’eux et non l’association.

N’avez-vous jamais hésité quant à la nuance entre deux termes ? Vous savez, cette nuance si infime, mais cruciale pour énoncer votre pensée de manière fidèle au schéma que vous vous en faites. On pourrait penser la sémantique vaine, et se dire que le choix des mots repose uniquement sur une parfaite maîtrise de leur sens propre. Nous allons voir que c’est loin d’être le cas.

La sémantique évolue de manière permanente, et paraît parfaitement malléable. Or manipuler le sens des mots, c’est manipuler la pensée, donc manipuler l’être humain. En effet, lorsque l’on veut exprimer une idée, on utilise des mots. Cette assertion triviale soulève pourtant des questions structurantes pour notre pensée. Qu’advient-il lorsqu’il n’existe pas de mots pour exprimer une pensée ? Pouvons-nous penser une idée si les termes pour la décrire n’existent pas ? Dans le roman 1984, Georges Orwell met en exergue la “Novlangue” qui, par la destruction du sens des mots, annihile la pensée et empêche le peuple de prendre conscience de sa soumission au système. Non seulement l’appauvrissement du langage limite la pensée mais cela la rend également plus confuse et manipulable, car derrière un mot viennent alors se cacher plusieurs idées ou pour le dire autrement ; les mots sont équivoques.

Ce changement de terminologie rend difficile voire impossible toute opposition constructive

Du contresens, à toutes fins utiles

Derrière cette confusion se cache une réelle entreprise de manipulation. Lorsqu’un homme politique est qualifié d’humaniste, est-ce qu’on le qualifie réellement de savant pluridisciplinaire ? Soulignons-nous le fait qu’il s’inscrit dans un mouvement de redécouverte des textes antiques ? Certainement pas. La première idée qui nous vient à l’esprit, c’est une personne soucieuse du bien des hommes, on pourrait même dire, des droits de l’Homme. Présenté comme tel, on sent qu’il devient alors difficile de contredire un personnage imbu de telles intentions. Car, en effet, on ne sait pas lutter contre la pensée positive. C’est ce qu’explique Frank Lepage dans une de ses conférences. Pour reprendre une de ses analyses, comment contredire un « plan de sauvegarde pour l’emploi » ? On ne fait pas mention de licenciement, pour autant, on parle bien de licenciement collectif ici. Ce changement de terminologie rend difficile voire impossible toute opposition constructive. Plus encore, il nous pousse à refuser une vérité que l’on voit de nos propres yeux. La pensée positive s’apparente donc au biais cognitif qui exploite des mécanismes de pensée établis pour provoquer un dysfonctionnement au sein de notre raisonnement.

Des conséquences juridiques du vocabulaire

Substituer un mot par un autre est également utile pour contourner les règles auxquelles est soumise le premier. Prenons l’exemple de la guerre. Aujourd’hui notre armée est déployée au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Tchad, en Syrie et en Irak. Sommes-nous en guerre ? Officiellement non, nous luttons contre le terrorisme. Et par conséquent, les règles de la guerre dont la convention de Genève fait partie, ne s’appliquent pas à ces situations. Dès lors, l’on peut tout se permettre, du moins un certain temps. Ce n’est pas un hasard si la communauté internationale travaille au développement d’un canevas juridique adapté au terrorisme depuis le 11 septembre 2001. Cela permet de cadrer la lutte contre le terrorisme jusqu’à ce que des acteurs politiques mal intentionnés trouvent une nouvelle qualification permettant la justification de leurs actes.

Force est de constater que les mots et la pensée entretiennent un rapport intrinsèque. Aussi, jouer intentionnellement avec le sens des mots, le corrompre, ou bien même le faire disparaître sont autant de manières de manipuler la pensée. Toutefois, l’on peut se préserver de cette pratique en entretenant son esprit critique, et en se méfiant de l’utilisation répétée et lancinante de certains mots par les médias.

Maxence Perrotta