Chine et Japon, meilleurs ennemis ?

Comme la majeure partie des pays d’Asie de l’est, le Japon et Chine partagent un système philosophique de tradition Confucéenne, mais pas seulement…

Des deux côtés de la « Dong Hai » (mer de l’est, comme la surnomment les chinois), on partage des systèmes d’écritures cousins, avec des expressions possédant une racine commune. Ainsi, le « Banzai » japonais en honneur de l’empereur (ou de son empire) – pour lui souhaiter une longue vie – se trouve écrit en Kyūjitai, forme d’écriture japonaise jusqu’au XXème siècle, d’une façon identique à la forme traditionnelle chinoise (萬歲).

De même, d’un point de vue ethnique, comme le propose l’anthropologue Kazurō Hanihara, les japonais contemporains seraient d’origine double, issus de vagues migratoires provenant d’Asie du sud-est en période Jōmon (-14 000 à env. -500) mais aussi de l’actuelle Corée en période Yayoi ( env. -500 à – 250), les rapprochant ainsi des nombreux peuples composant la chine actuelle (Hanihara K., Dual structure model for the population history of the Japanese, Japan Review, 2, p. 1-33, 1991), la Chine n’étant pas uniquement le « pays des Han ».

Cependant, de nombreuses différences notables dissocient les peuples chinois des japonais, celles culinaires par exemple , mais pas uniquement.

En effet, si les deux pays comptent une cuisine basée sur le riz et les nouilles, la cuisine chinoise est souvent extrêmement variée, modérément épicée et fait appel à un grand nombre de sauces, contrairement à la cuisine japonaise, qui compte beaucoup d’aliments crus, avec des condiments différents (sauces soja, wasabi…).
Les deux peuples suivirent de fait des trajectoires différentes. Si les deux pays connurent des grandes périodes isolationnistes, on remarquera ainsi qu’une d’entre elles de la part de la Chine fut mise en place afin de se protéger des pirates japonais Wakō aux XV et XVIèmes siècles, celle particulièrement longue que vécut le Japon, appelée Sakoku (littéralement « fermeture du pays ») et qui dura plus de deux siècles, finit de dissocier les deux peuples.
En s’isolant, les langues des deux pays différèrent, la langue japonaise étant atone, alors que le mandarin est basé sur 4 tons, les habitudes aussi, la tradition japonaise étant sensible au détail contrairement aux « continentaux » plus pragmatiques, attachés à la locution chinoise chabuduo (差不多), signifiant « à peu près ».

Un dernier exemple des différences culturelles est à trouver dans ce qui est résumé par l’expression du « Syndrome des Galapagos » (ガラパゴス化) qui souligne le développement particulier et isolé au seul archipel de particularismes technologiques, on pense par exemple à l’essor incroyable du Walkman du Tokyoïte Sony, ou au phénomène des K-cars, les keijidōsha, et enfin à l’étrangeté, pour nous européens, des toilettes-bidet, implantées dans plus de 80% des ménages nippons.

Les relations sino-nippones ont pour la plupart du temps été conflictuelles, les périodes d’accalmies étant quant à elles été caractérisées par le payement de tributs réguliers, ou de « pillage » mercantile, voire même de piraterie comme on l’a déjà soulevé.

Au cours de la période contemporaine, tous les conflits opposant Japon et Chine se soldèrent par l’invasion ou l’occupation, en partie, de cette dernière. Seule l’intervention des américains (français, australiens et forces de la Couronne britannique dans une moindre mesure) permit ainsi de mettre fin à la saignée, en territoires et Hommes, que connut « l’Empire Céleste », qu’on listera ici :

1894-95, première guerre sinon-nippone. Alors que les chinois réunissent des forces trois fois supérieures en nombre, la défaite est totale : à la perte de près de 35 000 hommes viennent s’ajouter celles des territoires de l’actuelle Corée, de Taïwan et 740 millions de yuan anciens (1 yuan ancien équivaut à 10 000 yuans actuels).

7 septembre 1901, signature du Protocole de paix Boxer, qui prévoit notamment le payement de lourds tributs de guerre (plus de 6 milliards de dollars actuels), la destruction de fortifications et l’interdiction d’importer des armes.

1931-32, invasion de la Mandchourie. Perte de la Mandchourie, qui deviendra l’état fantoche du Mandchoukouo, protectorat nippon de facto, d’une superficie immense (le double de l’Hexagone) et qui comptera trente millions d’habitants en 1934.

1932, guerre de Shanghai. Environ 30 000 morts côté chinois, en un seul mois de conflit, qui se solde par la démilitarisation de Shanghai.

1937-1945, seconde guerre sinon-nippone. Si la Chine sort officiellement vainqueur du conflit, elle en est dévastée : l’universitaire américain Rudolph Joseph Rummel évoquera le chiffre total de plus de 19,5 millions de morts chinois (China’s Bloody Century, 1991). Particulièrement agressive et violente, la conquête et l’occupation japonaise des territoires chinois fut concomitante à des crimes de guerre tout aussi horribles que vicieux, on pense par exemple à l’unité 731 (731部隊), qui, ayant pour but affiché de « purifier de l’eau », participait en réalité à des expérimentations sur cobayes humains considérés comme du bois (« maruta »), sur lesquels des « scientifiques » pratiquaient, entre autres, des vivisections sans anesthésie, mais aussi à des échelles plus larges, procédera au largage aérien d’agents pathogènes qui provoqueront plus de 300 000 morts.

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, dont le cours n’était « pas nécessairement à l’avantage du Japon » (allocution de capitulation du 15 août 1945 de l’Empereur Hirohito, dite Gyokuon-hōsō玉音放送), la balance des forces s’est renversée en faveur de la Chine, devenue communiste (oui, nous ne parlerons que de la RPC et non pas de la « République de Chine » dite Taïwan, puisque nous ne la reconnaissons plus depuis 1964).

Alors que le Japon est contraint de limiter ses forces militaires en vertu de sa constitution (article 9 sur le renoncement « à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation ») et bien que bénéficiant de la protection militaire américaine en vertu du traité de 1960 (日本国とアメリカ合衆国との間の相互協力及び安全保障条約), la Chine montre ses muscles : deux millions d’actifs, 800 000 réservistes, disposant du feu nucléaire, plus de 200 milliards de dollars de budget pour ses armées ou encore militarisation et occupation d’îles en mer de chine.

Les relations sinon-nippones oscillent alors, d’un point de vue stratégique et économique entre défiance et dépendance.

Ainsi, alors que, comme on l’a soulevé, l’alimentation japonaise repose sur le poisson, la Chine s’accapare les ressources halieutiques en mer de chine. De plus, le Japon se sent toujours plus dépassé (pour certains il l’est même déjà) d’un point de vue industriel dans le cadre des technologies de pointe : la Chine brasse ainsi la quasi-totalité des terres rares produites dans le monde chaque année, élément clef des nouvelles technologies.

Le Japon tente de s’affranchir des approvisionnements chinois en liant des partenariats d’approvisionnement avec l’Inde, le Vietnam et le Kazakhstan, la Chine réplique en créant en 2016 l’AIIB : Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures, s’inscrivant dans la politique globale des Nouvelles routes de la soie et du Collier de perles, qui compte 78 membres, dont la France depuis 2016, mais toujours pas le Japon (ni les États-Unis…ces deux-pays seraient-ils, dans l’esprit stratégique chinois, liés?).

Cependant, les deux pays possèdent des liens économiques très forts. La Chine est ainsi le deuxième client commercial du Japon, suivant de près les États-Unis, et est de loin son premier fournisseur (25,8% contre 11,4% pour le pays de l’Oncle Sam). La bonne santé économique de l’un des deux pays est bénéfique à l’autre, c’est pour cela qu’à la suite de la signature du Traité de paix et d’amitié avec la Chine en 1978, le Japon débutera un programme d’aide publique au développement de la RPC en 1979, qui ne cessera qu’en 2018. C’est aussi dans cette perspective qu’une équipe japonaise avait participé aux opérations de sauvetage lors du séisme du Sichuan en 2008, qui fit plus de 80 000 morts, et qu’une aide chinoise, en hommes et en apports en fioul lourd, essence et gaz naturel, arriva au Japon suite au séisme de 2011 et des conséquences qu’on lui connaît (tsunami et accident nucléaire de Fukushima).

Si, longtemps au cours de leur histoire, Chine et Japon se sont retrouvés réunis par leurs origines communes, ils se sont divisés par la guerre et la volonté de conquête impériale nippone du bicentenaire dernier.
Aujourd’hui, la domination du Japon totale sur ses voisins asiatiques n’est plus, la Chine étant devenue la puissance impéralisante de la région (un mot pourtant honni de la nomenklatura de tout bon parti communiste). La Chine ne voit plus le Japon en tant que menace, mais en tant que vassal du véritable ennemi : les États-Unis.

La Chine est aujourd’hui en perte de vitesse démographique vis à vis de son ethnie principale (les Han, 1,2 milliards d’habitants en RPC, étaient les seuls avec la minorité Zhuang, 18 millions d’habitants, a avoir subi la politique de l’enfant unique), ce qui accentue les tensions interethniques, notamment dans les régions périphériques du Xinjiang et du Tibet, mais ce qui limite aussi ses perspectives de croissance économique par le musellement de sa propre consommation intérieure.

De plus en plus critiquée pour sa politique hégémonique en Afrique, certains comme le journaliste et spécialiste en économie internationale et relations internationales Julien Wagner osent même le mot de « colonisation », le défi stratégique majeur de « l’Empire du Milieu » est de réussir le « grand-écart » : contrôler à la fois la mer de chine – qui promet la mise en sécurité du transport maritime chinois, tout en offrant des ressources halieutiques et pétrolifères immenses – et les hauts-plateaux de l’Himalaya, qui offrent des perspectives militaires terrifiantes, comme véritable base de lancement pour missiles, permettant de menacer directement et sans grande difficulté le milliard d’indiens vivant en contrebas; on estime ainsi que trois sites de lancement de missiles nucléaires seraient implantés au Tibet (Anne-Marie Blondeau et Katia Buffetrille, Le Tibet est-il chinois ?, Albin Michel, 2002).

Ainsi, Chine et Japon ne sont pas meilleurs ennemis, ou du moins, ne le sont plus, la Chine étant devenue le « meilleur ennemi » d’à-peu-près la quasi-totalité de ses voisins asiatiques.

Marc Sallé