Chine et Inde, pires amis ?

L’histoire de la Chine – en tant que plaque tournante des échanges asiatiques,et ce depuis des millénaires – est paradoxalement peu liée à celle du subcontinent indien, comparativement à ses autres voisins du sud.

La communication entre les territoires indiens et chinois est très difficile. En effet, si deux fleuves – l’Indus et le Brahmapoutre – mesurant à eux deux 6 000 km, permettent de relier par bateau les deux régions, l’obstacle majeur reste tout de même la région du « grand Tibet » et ses deux chaînes de montagnes : l’Himalaya et le Karakoram, qui forment un arc quasiment infranchissable de près de 3 000 km entre les deux régions, comportant tous les 14 sommets de plus de 8 000 m que compte le monde.

On peut dès lors sommairement, et de façon préjugée, avancer que seuls deux facteurs semblent rapprocher ces deux pays : le riz et la religion.

À eux seules, la Chine et l’Inde produisent plus de la moitié du riz consommé dans le monde. Cette céréale est la base de l’alimentation quotidienne des peuples des deux versants de la « demeure des neiges » (हिमालय en sanskrit), elle est devenue particulièrement cruciale avec les défis démographiques auxquels ces deux pays sont confrontés, nous en reparlerons plus tard. Enfin l’histoire chinoise s’est mêlée à celle indienne avec l’arrivée du bouddhisme sur ses terres. En effet, l’un de ses « écoles », le bouddhisme mahāyāna, arriva dans l’Empire du Milieu (中國) au début du Ier ou IIe siècle, pendant la dynastie Han, et eut pour effet de bousculer le sinocentrisme habituel, fondé sur le concept de la distinction Hua-Yi (華夷之辨, où « Hua » signifie « chinois », sous-entendu d’ethnie Han, et « Yi » le « barbare ») et qui rendait la Chine antique régie par les courants taoïstes, confucianistes et shenistes.

Longtemps, les chinois se sont ainsi considérés comme étant le seul peuple civilisé, comme l’explique l’historien et sinologue français Lucien Bianco : « Au cours de sa longue histoire, la Chine n’avait guère eu de contacts suivis qu’avec des peuples beaucoup moins importants qu’elle et dont un bon nombre avaient fortement subi l’influence de sa civilisation, voire adopté son écriture. Sur une grande partie de ses frontières, ce n’étaient que déserts parcourus par des nomades ou montagnes quasi infranchissables. Le sinocentrisme avait des racines profondes, géographiques autant que culturelles. » (in Les origines de la révolution chinoise : 1915- 1949). Il existerait aujourd’hui entre 70 et 150 millions de bouddhistes en RPC et, d’après Eric Paul Meyer, professeur à l’INALCO, « le bouddhisme représente aujourd’hui moins de 1 % de la population indienne, dont une écrasante majorité de nouveaux convertis, concentrés surtout dans l’arrière-pays de Bombay. S’y ajoutent les bouddhistes tibétains des vallées du Cachemire et les réfugiés Chakma — des bouddhistes theravada ayant fui les persécutions qu’ils subissaient au Bangladesh » (« Bouddhisme. Nul n’est prophète en son pays », L’Histoire, 2017).

Le thé, qui semble actuellement être aussi le dénominateur commun de l’Inde et de la Chine, étant tous deux les premiers producteurs mondiaux, masque en réalité la différence fondamentale qui a séparé ces pays aux cours du temps. Nul ne sait réellement où ni quand commence l’histoire du thé, chinois et indiens se disputant sa « découverte » (il serait tantôt apparu en -2737 lorsque des feuilles se détachèrent d’un arbre pour tomber dans l’eau chaude de l’empereur légendaire chinois Shennong et tantôt inventé par le moine bouddhiste d’origine indienne Bodhidharma : il se serait endormi après avoir médité durant neuf ans devant un mur. À son réveil, il se sentit si coupable qu’il se serait coupé les paupières pour éviter de se rendormir et les aurait jetées au sol, donnant naissance au théier). Néanmoins, le thé acquiert vite une importance de taille en Chine, où il est privilège impérial alors qu’en Inde, il faudra attendre la domination britannique pour que la plante soit massivement cultivée.

La Chine s’est historiquement constituée en un bloc dominé par l’ethnie Han et qui, bien que menacé par les conquêtes mongoles et japonaises, puis dans l’ère contemporaine par les occidentaux (les guerres de l’opium et la révolte des boxers en sont l’exemple), a toujours réussi à se maintenir en place.

L’Inde a quant à elle dû subir au cours de son histoire diverses vagues colonisatrices et d’occupation. On pense par exemple aux conquêtes musulmanes des Indes, du VIIe au XIIe siècle par les arabes, turcs et afghans, mais aussi à la période de l’Empire Moghol et évidemment à la période des comptoirs anglo-français qui déboucheront sur la mise en place du Raj britannique durant plus d’un siècle.

À la sortie de la seconde guerre mondiale, la Chine et l’Inde sont tous deux des territoires vainqueurs, le premier en tant qu’état souverain, le second en tant que dominion de la couronne britannique. C’est en la période de l’immédiat après-guerre que naissent les pays tels que nous les connaissons de nos jours. En 1947, les Indes sont partagées suivant l’Indian Independance Act, en deux royaumes du Commonwealth : le dominion de l’Inde, qui deviendra en 1950 l’Union Indienne, et le dominion du Pakistan, qui deviendra en 1956 la République Islamique du Pakistan et qui perdra la République Populaire du Bangladesh en 1971. En 1949, est proclamée la République Populaire de Chine, se distinguant de la République de Chine (Taïwan), que nous ne reconnaissons pas (ou que nous faisons semblant de ne pas reconnaître…c’est à voir).

De nos jours, la Chine (nous ne parlerons que de la RPC) et l’Inde entretiennent des relations complexes, allant de la réciprocité économique à de fortes tensions.

La Chine et l’Inde sont toutes deux membres de plusieurs « clubs » économiques, militaires et diplomatiques. Tout d’abord l’Inde appartient à la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII/AIIB) crée par la Chine en 2014 pour contrer l’influence du FMI, mais aussi de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS ou Shanghai Five) ou encore aux BRICS et au G20, tout comme son voisin. Depuis ces dernières années, la Chine est devenue le principal partenaire commercial de l’Inde. De fait, en 2014, les importations chinoises de produits indiens se sont élevées à 16,4 milliards de $ et les exportations chinoises vers l’Inde se sont élevées à 58,4 milliards de $.

De fortes tensions existent néanmoins entre ces deux géants démographiques.

Il y a une dizaine de jours, dans la nuit du 15 au 16 juin 2020, un accident de frontière avait lieu entre armées chinoise et indienne dans la vallée de Galwan : dans cette zone où la frontière est contestée par les deux pays, la démantèlement puis la reconstruction deux jours plus tard d’un campement de l’armée chinoise ont conduit à des affrontements au corps-à-corps (à coups de poings, de pierres et de barres de fer) entraînant plusieurs dizaines de morts et blessés.
Depuis la guerre sino-indienne de 1962, plusieurs affrontements eurent lieu entre les deux puissances, cela n’est probablement pas près de s’arrêter.

En effet, les deux pays se voient aussi comme des concurrents dans divers domaines :

  • Dans le domaine démographique, l’Inde est en passe de dépasser son voisin de l’est d’ici 2025-2030.
  • Dans le domaine militaire, les deux pays disposent de l’arme nucléaire et de forces humaines se comptant en millions de soldats. Le budget est cependant à l’avantage de la Chine, avec un budget de 240 milliards de dollars en 2014 contre environ 40 milliards (en fonction du taux de change et de l’inflation) pour l’Inde.
  • Dans le domaine diplomatique, la Chine et l’Inde sont en concurrence mutuelle : alors que la première entretient de très forts liens avec le Pakistan depuis les années 1960, ennemi juré de l’Inde disposant lui aussi de l’arme nucléaire, cette dernière a su se montrer très hospitalière avec les réfugiés tibétains ayant fui l’occupation chinoise, ce qui est une source de crispation supplémentaire.
  • Enfin, un duel économique est en train de se jouer entre ces deux monstres démographiques. Si, en effet, la Chine dispose d’une avance considérable en termes de richesse brute, elle s’est avant tout tournée vers l’industrie, elle se fait rattraper par l’Inde qui dispose elle aussi de géants industriels textiles, sidérurgiques (ArcelorMittal) ou automobiles (Mahindra ou Tata), mais qui s’est davantage concentrée sur le secteur des services, profitant de l’anglophonie d’une partie de sa population (elle est ainsi n°1 mondial dans les services informatiques).

Les relations entre les deux géants asiatiques sont donc complexes, s’ils partagent des éléments communs de leur histoires respectives, ils ont tous deux connu des développements particulièrement divergents pour deux pays pourtant désormais voisins.

De cette différence, causée par leur géographie, sont nées de luttes pour la domination de leur région. Aujourd’hui, cette lutte est favorable à la Chine, qui est parvenue à encercler économiquement (stratégie du collier de perles et nouvelles routes de la soie) et militairement (région du Tibet et Pakistan) l’Inde, qui tente elle de rattraper le gap démographique et économico-industriel la séparant de son voisin.
Les deux pays sont néanmoins conscients qu’un affrontement direct leur serait fatal, les désescalades sont régulières (comme suite à l’affrontement de frontière de la semaine dernière) et des nouveaux liens diplomatiques et économiques sont souvent mis en avant.

Les deux pays repoussent ainsi une guerre que certains jugent inévitable, mais dont l’issue est inconnue.

La Chine et l’Inde sont donc devenus les pires amis au sein du continent asiatique, alors qu’auparavant ils n’étaient que de simples connaissances.

Marc Sallé