Chine, Amérique : l’inquiétante prédiction d’un Grec ancien

Guerres du Péloponnèse, 431 – 404 avant notre ère. Au sommet de son rayonnement, le monde grec, de la Sicile à la Crimée, est déchiré entre Sparte et sa ligue du Péloponnèse d’une part, Athènes et ses vassaux de la ligue de Delos d’autre part. Non seulement ce conflit a irrémédiablement affaibli les cités grecques, ouvrant la voie à la conquête macédonienne soixante ans plus tard, mais il est surtout un observatoire passionnant pour l’érudit du XXIe siècle.

À tout événement majeur, son grand observateur. Ce bouleversement de la Grèce classique n’échappe pas à la règle : 50 ans après que les guerres médiques ont révélé à Hérodote sa vocation de conteur, Thucydide reprend le flambeau. Et avec la manière : véritable fondateur de l’Histoire, il décrit cette guerre dont il est contemporain avec une analyse poussée, en utilisant des sources rigoureuses, le tout en déployant une neutralité remarquable. En un temps où les guerres n’opposent que quelques cités et où les seuls casus belli sont l’honneur ou la vengeance, il apporte un éclairage révolutionnaire sur les réelles causes de cette guerre et sur son déroulé particulièrement violent pour une civilisation de la « guerre raffinée ». Cet éclairage lui vaudra d’ailleurs l’ostracisme de ses contemporains mais aussi, bien plus tard, le rejet des Lumières, car il brise la vision idéalisée de Sparte ou d’Athènes qui nourrira ces auteurs.

Phénomène récurrent

Mais la postérité finit souvent par révéler les Cassandre et tous ces hommes en avance sur leur temps. Pour Thucydide, la postérité se nomme G. Allison, historien enseignant à Harvard, auteur de Destined for War en 2017. Sa thèse est simple : il rapproche le duel États-Unis versus Chine à celui qui opposa Sparte et Athènes, en se fondant sur la fameuse idée révolutionnaire de Thucydide : le piège de Thucydide.
Qu’est-ce que ce fameux piège ? « Ce qui rendait la guerre inévitable était la croissance de la puissance athénienne et la peur qui en résultait à Sparte ». Ou, plus simplement : quand une puissance montante concurrence une puissance installée, cela résulte très fréquemment en une guerre. Douze fois, selon Alisson, sur les seize fois où une telle configuration s’est produite depuis 500 ans. Entre autres exemples : la Première Guerre mondiale où le Royaume-Uni, installé, contrecarre l’ascension allemande, notamment en termes de puissance navale et coloniale ; la guerre de Trente Ans, qui consacre l’ascension française face aux Habsbourg, etc.
Au Ve siècle av. J-C, Sparte sort vainqueur prestigieuse des guerres médiques, et ses guerriers rentrent auréolés de gloire après leur lutte contre les Perses. La cité, toute puissante militairement, a néanmoins un commerce et une flotte inexistants. Ce sont ces domaines qu’Athènes préempte, ce qui la propulse en 30 ans au premier plan. La guerre finit par éclater sur un incident mineur, qui déclenche un conflit effroyable. Tout parallèle avec Sarajevo, en 1914, est évidemment fortuit…

Réactualisation du modèle

Comment ne pas voir, en ce début de siècle, ce piège se dessiner ? PIB multiplié par huit depuis 2000, avancées spectaculaires en recherche et développement, dépense militaire exorbitante, softpower dopé…L’Empire du Milieu a tous les ingrédients pour démanger sérieusement l’oncle Sam. Deux issues, donc : soit les Américains acceptent de renoncer, par exemple, au contrôle du Pacifique, en contrepartie d’une modération des appétits chinois, soit une guerre éclate sur un incident mineur ; et ils ne sont pas rares entre ces deux géants.
Or l’élection de Trump montre bien que les Américains, nés maîtres du monde, ne sont pas prêts à renoncer à ce statut – et Biden n’est guère plus conciliant avec la Chine. Quant à Xi Jinping, ses « Nouvelles routes de la soie » ne sont pas de nature à laisser imaginer une modération. Le parallèle avec Athènes et Sparte est d’autant plus saisissant que deux modèles s’opposent, et peinent terriblement à se comprendre. Athènes, première des démocraties, ville d’artistes, ville commerçante et cosmopolite, méprise Sparte « l’archaïque ». Sparte, travailleuse, austère, disciplinée et stable, méprise tout autant l’Athènes « de la débauche ». Ces oppositions de modèles, en rendant la discussion complexe, renforcent le risque de conflit, et de conflit violent.

Chacun des deux peuples est convaincu de la légitimité de sa domination

Les signes avant-coureurs d’une confrontation sont légion : les États-Unis cessent d’être gendarmes du monde, et surtout du Moyen-Orient : ils multiplient les retraits de troupes. Pour se focaliser sur la Chine ? Xi Jinping, de son côté, développe sans réserve sa flotte dans le Pacifique et accroît la pression sur Taïwan. Il investit massivement chez ses voisins et en récupère les infrastructures névralgiques tels ports et oléoducs. Pour Allison, chacun des deux peuples est en outre convaincu de la légitimité de sa domination. Cela n’est pas récent : Wilson, en 1913, déclarait que « Dieu a présidé à la naissance de cette nation et que les États-Unis sont choisis pour montrer la voie aux nations du monde ». Le régime chinois, quant à lui, considère probablement à raison que la Chine a été et doit donc redevenir la première puissance mondiale. Il serait même légitime de se venger des guerres de l’opium, qui avaient permis aux Occidentaux de dominer la Chine dans la seconde moitié du XIXe siècle.

Des différences conjoncturelles

Cette thèse est évidemment critiquable. Tout d’abord, l’on peut espérer que ces deux États seront prêts à éviter quoi qu’il en coûte une catastrophe nucléaire mondiale, qui serait la conséquence probable d’une telle guerre. De plus, malgré les fanfaronnades affichées, les deux États sont conscients de leurs faiblesses : pour la Chine, un retard économique et militaire encore latent, et chez les Américains les traumatismes du Vietnam, de l’Afghanistan et de l’Irak.
Pourtant Sparte aussi connaissait ses faiblesses, et cela ne l’a pas empêchée d’entrer en guerre : en effet, selon Thucydide, la crainte à Sparte était de perdre le léger avantage qui subsistait encore, et de se voir lentement dépecer par une rivale devenue plus forte. Les Américains ne pourraient-ils pas, témoins des performances de la Chine et de l’avancée de son emprise géopolitique sur l’Afrique et l’Asie, prendre peur, comme en 1940 face aux progrès japonais dans le Pacifique ? Et les Chinois, étouffés par la guerre commerciale et frustrés dans leurs ambitions territoriales et maritimes dans le Pacifique, ne pourraient-ils pas considérer la guerre comme unique alternative ?

La guerre du Péloponnèse, remportée par Sparte, n’a pas réellement connu de vainqueur, sinon Philippe de Macédoine 60 ans plus tard lorsqu’il envahit une Grèce épuisée. Elle fut, selon Thucydide, une hécatombe et une aberration, et pourtant une aberration presque inévitable. Le XXIe siècle connaîtra-t-il pareille aberration ? L’Europe saurait-elle en tirer profit, ou sombrerait-elle au contraire dans ce cauchemar nucléaire ? Espérons en tout cas que les Guerres du Péloponnèse deviennent le livre de chevet de Joe Biden et Xi Jinping.

Pierre Celier