La situation géopolitique des micro-Etats européens est d’ordinaire, peu, voir mal comprise. Quels constats peut-on faire à propos d’Andorre, de Monaco, ou de Saint-Marin ? Aucun ici à vrai dire, cette introduction n’a rien à voir avec le reste de la chronique. Voilà une habitude qu’avait Boris Vian : débuter ses écrits par une préface hors du contexte, une fine entourloupe d’humour absurde.

À cette image et à d’autres, Boris Vian était friand d’histoires, d’idées biscornues et subversives, presque cyniques. Sa courte vie entière, Vian l’a passée à écrire, chanter, penser, peindre, et jouer de la trompette, toujours dans cet esprit délicieusement dissident et absurde. Son parcours est impressionnant : écrivain, chanteur, compositeur, musicien, ingénieur, critique littéraire et musical, traducteur, peintre, poète, dramaturge, metteur en scène… Dans sa vie de polymathe, jamais il ne se séparera de son identité, celle d’un contestataire d’un genre unique, pas déchaîné, ni conciliant pour autant.

Boris Vian savait critiquer. Jeune, il a déjà l’attitude d’un révolté. Il passe des mois de turbin, une vie de galérien, pendant ses études à l’École Centrale de Paris. Il exècre le « bourrage de crâne » des « professeurs idiots » dans des « classes puantes aux cancres masturbés ». Plus tard, dans la fraîche après-guerre, il se pose en apôtre du jazz et importe passionné cette nouveauté américaine dans un Paris qui l’ignore encore. Il sympathise avec les milieux zazous, des jeunes gens excentriques guidés par le swing qui choquent la vieille France par leur manque de bonnes moeurs. Vian, c’est ensuite des romans, qui sont tous dénonciateurs à leur manière. « J’irai cracher sur vos tombes », outre son titre provoquant, il dénonce vigoureusement la ségrégation raciale aux Etats-Unis sur fond de passages de sexe explicites qui choqueront. Plus encore, à la publication du livre, Vian se joue des critiques et journalistes littéraires, en prétendant n’être que le traducteur de l’ouvrage américain d’un certain « Vernon Sullivan ». Le canular n’a pas de but précis, si ce n’est la provocation malicieusement absurde des élites du monde littéraire. Dans « l’écume des jours », il se joue de l’intelligentsia germanopratine, décrivant la dévotion aveugle des intellos du quartier latin face aux sermons d’un certain Jean-Sol Partre… Même dans « Vercoquin et le plancton » roman inconnu de son vivant et oublié aujourd’hui, il fustige les emplois de bureau modernes, ubuesques, ou l’on fait guère plus que « noircir du papier ». Enfin, Vian, ce sont des chansons dissidentes, à commencer par « le déserteur », grand hymne pacifiste à l’heure de la guerre d’Indochine.

Mais Boris Vian n’est pas exactement un contestataire virulent et engagé, combattant l’injustice partout où elle se trouve.

Vian est le deuxième enfant d’une famille rentière, qui mène une vie confortable dans une banlieue bourgeoise de l’Ouest parisien. Boris Vian appréciera toujours ce mode de vie sans s’en cacher, et se prélassera dans l’oisiveté de la fête et du jazz, dont il raffole. Pendant l’occupation allemande, Vian n’a rien du héros pacifiste du « déserteur », il admet avoir été un lâche parmi les autres lâches, reclus et passif, ni résistant ni collaborateur. Jeune ingénieur, il a un emploi banal dont il s’accommode pour ne pas manquer d’argent. Comme romancier, il affirme n’aimer que les bons mots, et n’avoir jamais voulu choquer ni déranger. S’il aime mépriser avec humour le snobisme des intellectuels de Saint Germain des Prés, il est pourtant des leurs. C’est peut-être tout le sujet de sa chanson ‘J’suis snob », ou l’on ne sait pas s’il fait de l’auto dérision ou s’il se moque du ridicule de ses semblables.
Dans son parcours entier, Vian est différent de ses contemporains, il semble moins engagé que les autres, plus snob, plus absurde et poétique. Il n’est pas clivant comme son acolyte Camus, il est bien moins politisé que son grand ami Sartre. À vrai dire, la seule cause pour laquelle il a milité avec déchaînement, c’est l’introduction du jazz en France.

Voyons Boris Vian, non comme un intellectuel engagé de l’après-guerre, mais comme un personnage doucement révolté et décalé. Un plaisantin snob et subversif, un amoureux de la fête, de la musique et des jeux d’esprit, sans vénérer ni prôner de grandes idées. L’histoire se souvient de lui comme d’un romancier au talent subtil et aux calembours inimitables. Un musicien passionné, vivant pour son jazz et pour sa chanson, à qui l’on doit le mot « tube » pour désigner une chanson à succès, et responsable de l’apparition sur la scène d’un jeune pianiste en qui lui seul croyait, du nom de Serge Gainsbourg !

L’aventure rocambolesque de Bison Ravi (l’un de ses nombreux pseudonymes) s’achève lorsque il meurt brutalement à 39 ans, et certains n’ont pas manqué de remarquer que c’est l’âge auquel son sosie d’une époque future deviendra président de la République.

Nemo Millet

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