Bainville ou l’histoire d’un prophète

En cette année où le thème du « monde d’après » est omniprésent, nous fêtons le centenaire d’un livre trop peu connu dont c’est le thème central : Les Conséquences politiques de la paix, de Bainville. Livre prophétique, politique, qui nous dit l’importance de connaître l’Histoire pour bâtir l’avenir.

Jacques Bainville est soit ignoré, soit connu comme proche de l’Action Française et catalogué indigne d’être lu, raciste et nationaliste. Que mon lecteur réexamine alors son opinion à l’aide d’une simple phrase du livre en question : « Rien de plus vain que la mythologie des races, aussi capricieuse que celle des nationalités. N’échafaudons jamais de politique sur de telles vanités ».

Cet historien vit les dirigeants de son temps échouer à bâtir le monde d’après 1914-1918, et prophétisa avec un succès déconcertant tous les événements qui menèrent à la seconde Guerre Mondiale, consécration de cet échec. Le centenaire de son livre résonne comme un avertissement très à propos.

Le prophète

En 1920, Bainville annonce le Pacte germano-soviétique pour le partage de la Pologne – il sera signé en 1939. Il pressent l’alliance de l’Allemagne avec l’Italie, qui s’articulera comme prédit contre la France, ainsi que l’alliance entre l’Allemagne, la Hongrie et la Bulgarie. Il considère inévitable l’avènement en Allemagne d’un dictateur « providentiel » ultracentralisateur et nationaliste, et affirme la possibilité d’un réarmement éclair. Il promet l’Anschluss par consentement mutuel, l’annexion de la région des Sudètes, l’entrée en guerre à contre-cœur de la France pour soutenir la Pologne, la défaite face à une Allemagne plus peuplée. Il annonce le non-paiement des indemnités, l’isolation française des années 1930, la conquête de la Grèce par l’Italie, l’annexion par l’Allemagne de l’Europe centrale, et même la montée de l’islamisme au Proche Orient (les Frères Musulmans sont créés huit ans plus tard). Toutes ces prophéties se sont réalisées dans les 20 ans suivant la publication de ce livre.

Outre cette prodigieuse perspicacité, Bainville brille par ses explications de ces prédictions. Dans une après-guerre où triomphent république et principe des nationalités, il loue la monarchie et critique avec virulence le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, nationalisme déguisé et mortifère.

L’illusion d’un nationalisme pacifique : l’impossible harmonie de peuples souverains

Le Traité de Versailles fonde les états qu’il crée sur l’appartenance à un peuple, une nation au sens ethnique. Par ses trois conséquences, ce triomphe du nationalisme condamne l’Europe au chaos.

Première conséquence : un morcellement absurde de l’Europe, empêchant tout équilibre. La masse stabilisatrice qu’était l’Autriche-Hongrie cède la place à une mosaïque de pays à la merci de l’Allemagne, ce qui prive en plus la France d’une alliance de revers solide contre cette dernière.

Deuxième conséquence plus grave : cela accorde aux Etats un droit naturel d’exister et dans des frontières figées. Le bellicisme s’en trouve renforcé : comment tolérer que des millions d’Allemands vivent en Tchécoslovaquie, des millions de Hongrois en Roumanie ? L’Allemagne ne peut-elle pas légitimement annexer l’Autriche ? En outre, un Etat qui ne correspond pas à une nation a le mérite d’être malléable : l’Autriche-Hongrie pouvait accepter de perdre ses territoires italiens si elle obtenait un territoire ailleurs. Un Etat-nation, lui, ne peut pas le supporter, ce qui complique immensément le découpage des frontières et instaure de facto une animosité entre ces pays nouveaux. Alors que la guerre entre Italie et Yougoslavie était inévitable à cause de l’enchevêtrement des peuples, il aurait été possible de conclure une paix durable avec le pays composite qu’était l’Autriche-Hongrie.

L’attachement d’un état multinational à un territoire est rationnel, l’attachement d’une nation à un territoire peuplé de ses nationaux est passionnel. D’où un bellicisme perpétuel.

Troisième conséquence : les Etats s’en trouvent personnifiés. Bainville dénonce avec véhémence cette tendance française. Par exemple, le peuple slave était vu fin XIXe siècle comme intrinsèquement allié de la France. L’entrée en guerre de la Bulgarie du côté des empires centraux, cohérente géopolitiquement, a été qualifiée en France de « trahison bulgare » : le simple fait que ce peuple, fantasmé ami mais qu’aucun traité ne liait à nous, entre en guerre contre nous fut vécu comme une trahison, passionnellement. S’en suivit une redéfinition du Bulgare : « on s’avisât tout d’un coup que les Bulgares n’étaient pas des Slaves, mais d’indignes Touraniens, frères des Turcs et des Hongrois ». Cette sacralisation de la nation et ses suites dramatiques conduisent à agir selon les passions et l’affect plus que la raison. Là réside pour lui une cause centrale de l’échec qu’est le traité de Versailles.

Vivent les Rois !

L’attachement à la République a causé des centaines de milliers de morts et en causera encore bien plus. Elle est la source du chaos de l’entre-deux-guerres. Telle est la sentence de Bainville.

La monarchie est le meilleur antidote au nationalisme. Bainville liste trois facteurs d’unité d’un pays : la « race » (entendre peuple, nation), la dynastie, et le fait d’avoir eu très longtemps une dynastie centralisatrice ayant laissé des traces profondes dans les structures du pays (la France en est l’exemple parfait). Ainsi l’unité de l’Autriche-Hongrie, si précieuse à la stabilité de l’Europe, n’était permise que par les Habsbourg. La République proclamée, il était inévitable que cette fédération s’effondre et laisse place au chaos des nationalités hostiles les unes aux autres.

En outre ces pays neufs, n’ayant pas de roi auquel s’identifier, ne peuvent se construire que sur une idée exacerbée de la nation. Bainville remarque que jusqu’en 1914, tous les pays nouvellement créés se sont choisi un roi (Roumanie, Bulgarie, Grèce, Norvège…). Cela représentait de multiples avantages : ces rois, le plus souvent des princes allemands, arrivaient avec une expérience du pouvoir, un réseau de conseillers étrangers, permettaient une insertion rapide dans la diplomatie européenne, accordaient du prestige à ces pays neufs. Erreur donc de laisser en 1919 des peuples sans expérience du pouvoir se gouverner eux-mêmes ! Bainville pense inévitables de lourdes crises économiques et politiques, du fait de l’incompétence de ces dirigeants nouveaux. Comment imaginer que des peuples encore mal définis et en pleine crise d’identité puissent se gouverner sans de graves difficultés ? L’avenir, là encore, lui a donné raison.

Le républicanisme de la France et des Etats-Unis a ralenti la paix et l’a précarisée. Elle l’a ralentie en entraînant le refus en 1917 des offres de paix et même d’entrée en guerre contre l’Allemagne émanant de l’Autriche-Hongrie. Un tel tournant aurait assurément évité nombre de morts et entraîné une défaite bien plus lourde pour l’Allemagne, tout en préservant la stabilité de l’Europe centrale.

Elle l’a précarisée en conduisant à la création de pays faibles comme expliqué ci-dessus, mais surtout en empêchant le démantèlement de l’Allemagne. L’Allemagne avant 1918 est unifiée sous domination prussienne, mais plusieurs provinces ont gardé leur roi ou prince : Bavière, Bade, Saxe… Cette subsistance des vielles dynasties était l’ultime frein à l’unité : le séparatisme des provinces allemandes ne se rattachait qu’à leurs dynasties. La France républicaine a méprisé l’opportunité de faire éclater l’Empire en soutenant ces rois allemands. Erreur : « le plus grand principe de la politique européenne est que l’Allemagne soit composée d’états indépendants », disait Thiers en 1866. Bainville confirme empiriquement que la France d’Ancien Régime s’est toujours posée en protectrice des états allemands face aux puissances voulant les fédérer, et que les périodes les plus francophiles de l’Allemagne furent les périodes où elle fut la plus divisée.

Un centenaire, trois leçons pour l’avenir

Triste bilan du Traité de Versailles : une Europe plongée dans le chaos, une France sans alliés, face à une Allemagne plus puissante qu’elle et plus unie que jamais, des guerres incessantes, l’émergence des pires monstres politiques, un effondrement de la prédominance mondiale de l’Europe.

L’Histoire a donné raison à Bainville en tout point. Comment peut-on si bien lire l’avenir ? En connaissant le passé ! Premier enseignement, donc : connaître l’Histoire pour construire l’avenir. Deuxième enseignement : une sortie de crise manquée plante les germes d’une crise pire encore. Troisième enseignement : l’aveuglement idéologique, la méconnaissance du passé, et la domination de la passion sur la raison sont trois causes d’une sortie de crise manquée. Décidément, le centenaire de ce livre tombe à point…

Il nous reste à nous imprégner de cette œuvre pour apprendre du passé, sortir au mieux de cette crise, et faire enfin mentir cette ultime prophétie de Bainville, souvent vérifiée par le passé : « pour la France, qui avait partout une situation acquise par le temps, que ses intérêts devaient rendre conservatrice, qui a toujours perdu aux bouleversements, les démolitions ne valent rien. A chacune nous laissons quelque chose de notre capital. Avec une régularité frappante, depuis le milieu du siècle dernier, chaque fois qu’un aspect de l’Europe a changé, la France a été la première à en pâtir ».

Espérons avec Bainville que la France sorte vainqueur de ce bouleversement cent ans plus tard.

Pierre Celier